Guérir du stress d'une agression ou d'un attentat en un clin d’œil
- Philippe Gallini
- 5 févr. 2018
- 5 min de lecture
Invitée des "Jeudis du CNRS", le Dr Stéphanie Besse-Khalfa a passionné son auditoire, il y a quelques semaines, au campus Joseph Aiguier, en exposant les vertus étonnantes d'une technique en apparence très simple, dans le traitement des troubles de stress post-traumatique (TSPT) consécutif au stress intense que subissent notamment les victimes d'une agression violente, d'un accident dramatique ou d'un attentat meurtrier. L'EMDR ou Eye-movement Desensitization and reprocessing (désensibilisation et retraitement par mouvements oculaires), se révèle en effet particulièrement efficace puisque, comme le souligne cette psychologue clinicienne, chargée de recherche à l'Institut de neurosciences de la Timone (INT), le taux de rémission varie entre 77 et 90%, avec un effet stable sur une durée d'au moins 35 mois; des études étant menées afin de déterminer si cet effet se prolonge sur une période plus longue.
Aussi surprenant que cela puisse paraître, le principe de l'EMDR a été découvert de manière totalement fortuite, à la fin des années 80, par la psychologue américaine Francine Shapiro. Rencontrant à cet époque de nombreux problèmes personnels, celle-ci avait constaté, au cours d'une promenade destinée à apaiser ses angoisses, qu'en effectuant certains mouvements avec ses yeux, son état de stress diminuait très sensiblement. Un phénomène qu'elle allait étudier d'abord de manière empirique, puis scientifique avant de mettre au point une thérapie validée par les principales autorités sanitaires, aux Etats-Unis comme en France.
"Pas nécessaire de connaître l'origine du trouble"
"On exécute des mouvements oculaires en suivant un doigt ou un point lumineux, une fois à gauche et une fois à droite, explique Stéphanie Besse-Khalfa. Ces stimulations bilatérales alternées semblent rétablir les équilibres à l'intérieur du cerveau. On constate notamment une augmentation de la densité de matière grise au niveau du cortex préfrontal et également un fonctionnement modifié non seulement de ce cortex mais également des amygdales, de l'insula et de l'hippocampe. Il y a la mise en œuvre d'un véritable mécanisme biologique pour rétablir un fonctionnement adapté des circuits de la peur". Ces mouvements ne sont pas sans rappeler ceux qu'exécutent nos yeux durant les phrases de sommeil et dont les chercheurs pensent qu'ils contribuent à réorganiser notre mémoire; mémoire qui n'est pas figée et qu'il est donc possible de récupérer, réactiver et reconsolider. Les résultats sont si flagrants, que l'EMDR constitue aujourd'hui l'une des thérapies les plus recommandées dans le traitement des TSPT.
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"Il n'est d'ailleurs pas nécessaire de connaître l'origine du trouble, souligne le Dr Besse-Khalfa. On peut travailler aussi bien sur le passé, que sur le présent ou le futur, notamment pour traiter des émotions intenses d'origine inconnue, sans doute liées à un traumatisme vécu dans la petite enfance, ou pour agir sur la peur d'un événement à venir comme celui d'être un jour victime d'une agression ou d'un attentat". Plus intéressant encore, l'EMDR ne se limite pas aux seuls troubles du stress post-traumatiques. Selon le Dr Khalfa, cette technique donne également d'excellents résultats dans le traitement de la phobie et de la dépression chronique. Elle peut également apporter des réponses aux personnes victimes d'un burn-out ou frappées par un deuil. "En fait, on peut utiliser l'EMDR dès qu'il y a une émotion anormalement forte" résume cette spécialiste.
Quant à la mise en œuvre de l'EMDR, le Dr Besse-Khalfa tient à tempérer les ardeurs de patients qui, en raison de l'apparente simplicité du procédé, imagineraient pouvoir se l'appliquer à eux-mêmes. "Pas d'EMDR sans l'accompagnement d'un professionnel formé à son utilisation, prévient la praticienne. On ne s'amuse pas à faire cela tout seul dans son coin". Et d'inciter les personnes intéressées à s'adresser au Pôle psychiatrique Centre de l'APHM, ou à l'hôpital Sainte-Marguerite, ou encore à l'association EMDR France qui recense les professionnels habilités à utiliser cette technique.
Les inquiétants ressorts du stress post-traumatique
Parce que les émotions sont nécessaires à notre survie, la réaction du cerveau à des événements effrayants, est extrêmement rapide -de l'ordre de 12 millisecondes-, ce qui ne laisse aucune place au raisonnement ni à la réflexion. La réponse à une peur intense est donc quasi immédiate. Elle peut alors prendre trois formes très différentes qui nous échappent totalement : le combat, la fuite ou la paralysie. "Les victimes n'ont pas le temps de décider quoi que ce soit et n'ont par conséquent aucune raison de culpabiliser si, plus tard, avec le recul, leur réaction leur paraît inappropriée", souligne le Dr Besse-Khalfa. Se développe aussitôt un syndrome général d'adaptation de l'organisme qui comporte plusieurs phases successives; sorte de réaction en chaîne durant laquelle des hormones sont libérées en grande quantité comme l'adrénaline et autres catécholamines, mais aussi du glucose et ensuite le cortisol, surnommé "hormone du stress" qui va stopper le processus en opérant ce que les scientifiques appellent un "rétrocontrôle négatif". Mais si le phénomène à l'origine du stress perdure, l'organisme entre alors dans une phase d'épuisement. Et si ce "stresseur" ne disparaît toujours pas, les conséquences peuvent devenir catastrophiques. En quelques semaines, des troubles sévères font leur apparition. Les victimes perdent leur capacité à réagir correctement et à contrôler la situation. Elles entrent alors dans un état dit de "trouble de stress post-traumatique" dont le diagnostic est établi selon la classification du DSM-IV et plus récemment du DSM-V. Dans le DSM-IV, une personne a vécu des traumatismes très importants où son intégrité physique a été atteinte ou très gravement menacée. Se développent alors des sentiments de peur intense, d'impuissance et d'horreur, surviennent des cauchemars et des flash-back qui entraînent des dysfonctionnements sociaux, une grande détresse personnelle et parfois une profonde dépression pouvant conduire au suicide.
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Le DSM-V élargit la définition du TSPT aux personnes proches de celles ayant vécu un événement traumatisant ou à celles exposées à des récits de situations sordides et insoutenables rencontrées dans un contexte professionnel (militaires, forces d'intervention, secouristes, journalistes). Dans la vie courante, le TSPT touche 8 à 11% de la population, mais dans le cas d'un attentat, cette proportion grimpe à 18%. En situation de guerre, elle atteint 70%. Dans 8 cas sur 10, elle provoque de l'anxiété, de la dépression, des addictions et des pensées suicidaires. D'autre part, il a été démontré que 53% des patients psychotiques, souffraient dun trouble de stress post-traumatique. Se pose alors la question du traitement des TSPT. Pour le Dr Besse-Khalfa, il existe quatre thérapies incontournables qui peuvent être travaillés isolément ou en association, selon les cas. Il s'agit du soutien psychosocial, de la thérapie cognitivo-comportementale, de la prise d'antidépresseurs, et bien sûr, de l'EMDR. Et de souligner également "qu'il est possible de prévenir les TSPT en augmentant la résilience, notamment par le soutien de l'entourage, le fait de donner un sens à sa vie, de s'ouvrir à la spiritualité ou encore d'augmenter le contrôle de son l'environnement".
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